« De l'importance d'une note juste » est le titre d'une dissertation mémorable qui m'avait été imposée en... secondaire 2! Inondé, dans son cours de français, de récriminations de la part des étudiants qui trouvaient leur note injuste, Luc Bergeron nous avait fait rédiger un court texte sur ce sujet qui me rattrape aujourd'hui. J'avais à l'époque opté pour l'humour, imaginant un élève se transformant en monstre terrible à la vue d'une note injuste. Cette peur du monstre semble toujours m'habiter, mais ma place a changé. J'ai désormais le pouvoir d'attribuer une note.
Avec ce pouvoir vient bien entendu une grande responsabilité. Les notes ont aujourd'hui valeur de vie ou de mort sur le marché de l'éducation : certaines portes s'ouvrent ou se ferment; certains rêves s'envolent ou se brisent; certaines passions se déploient ou s'étouffent à cause des notes. Le bulletin, les colonnes de chiffres et de lettres qui nous comparent à soi et aux autres, a valeur de jugement, et est jugement de valeur.
Détenir le pouvoir d'attribuer une note impose l'humilité. Qui suis-je pour me permettre de juger, en quel nom cette prérogative m'est-elle attribuée? J'essaie de me convaincre qu'il faut une certaine mesure d'évaluation, dans l'apprentissage, pour progresser, mais cette évaluation a été érigée en un système si contraignant que je préférerais voir les étudiants s'évaluer face à eux-mêmes, plutôt que face à des objectifs. J'évalue parce qu'il le faut bien, pour suivre les règles, mais je ne suis pas convaincu d'en voir l'utilité, ni d'en avoir vraiment le droit.
Je tente donc de toujours me placer dans la peau de mes étudiants. Je me souviens de cette dissertation de Luc Bergeron; d'un travail sur la guerre des Malouines, au Collège militaire; d'une exploration de la notion de Dieu chez Spinoza, à qui je n'avais rien compris; d'un examen de synthèse, et d'un deuxième, et d'un troisième... Je me souviens du désir de bien faire, de l'importance de recevoir une copie commentée (ou non, ce qui était toujours décevant), de la fierté de bien réussir un travail, de l'humiliation de ne pas avoir une bonne note. Il y a le désir de se dépasser, que j'essaie d'encourager, et le désir de dépasser les autres, qui je tente de transcender. Je ne leur fais pas connaître la moyenne du groupe, au fil du semestre, selon les préceptes de Krishnamurti. Il y a bien assez de compétition dans notre monde sans que j'en rajoute dans mes salles de classe.
Il ne me reste donc que ma bonne foi sur laquelle me rabattre. J'essaie d'être le plus sincère et délicat possible, le plus précis et le plus positif possible, et d'encourager ce qui va bien. Je fournis souvent mes grilles de correction à l'avance. Je donne l'occasion de réviser certains travaux, ou de reprendre certaines questions manquées. Je récompense les progrès, et je tente de leur inculquer une certaine autonomie. Bref, tout pour qu'ils aient une bonne note, sans compromettre la qualité.
Merci Luc de m'avoir permis d'amorcer, il y a déjà longtemps, cette réflexion sur l'importance d'une note juste.